L’Or du Rhin Richard Wagner 16 mars 2010 19 heures 30 Opéra Bastille
Avec Falk Struckmann Wotan, Petre Sidhom Alberich, Kim Begley Loge, Ian Paterson Fasolt, Günther Groissböck Fafner, Wolfgang ZAblinger-Sperrhacke Mime, Samuel Youn Donner, Marcel Reijans Froh, Sophie Koch Fricka, Qin Lin Zhang Erda, Caroline Stein Woglinde, Daniela Sindram Wellgunde, Nicole Piccolomini Flosshilde, Philippe Jordan direction musicale, Günther Krämer mise en scène.
Cette nouvelle production de l’Anneau du Nibelung est un double évènement : la première apparition de la Tétralogie sur la scène de l’Opéra Bastille est aussi le premier spectacle lyrique dirigé par Philippe Jordan depuis sa prise de fonction de directeur musical à l’Opéra National de Paris. Un double symbole. Un double renouveau ?
Le chef a choisi de donner une certaine dimension chambriste à l’opulence orchestrale de la partition de Wagner. Ce parti pris révèle ses meilleurs atouts dans la conduite des longs récits et épisodes dramatiques qui jalonnent l’Or du Rhin. Attentif à ne jamais couvrir le plateau vocal, Philippe Jordan tisse un canevas remarquable par son sens du dosage théâtral : il donne une dynamique dramaturgique sans relâche au propos musical. Du coup, les longs monologues du Prologue ne sont plus des tunnels introspectifs mais s’insèrent parfaitement dans la continuité de l’évolution dramatique. Toutefois la tenue de l’orchestre est un peu trop rigoureuse parfois, et l’on regrette le manque d’emphase, le lyrisme un peu timide. On aimerait plus de laisser-aller et de magie, plus de mystère aussi, comme dans le prélude. Là où l’orchestre devrait être comme une lave bouillante qui fond toutes les résistances de la raison et nous fait oublier le caractère trompeur et illusoire de l’apothéose finale, Philippe Jordan conduit la partition comme s’il s’agissait de la conclusion d’une brillante démonstration.
Il faut avouer que la mise en scène accentue l’aspect un peu didactique de la production. Certes, le savoir-faire de Gunther Krämer et les éclairages de Diego Leetz réservent quelques instants de magie, comme cette chorégraphie aquatique de bras baignés dans un rouge sombre qui fait songer à du corail baignant l’eau chaude du Rhin originel. D’autres scènes sont bien vues comme cette enclume se balançant régulièrement au dessus de l’Or que les Nibelung forgent sous l’autorité d’Alberich et qui consonne remarquablement avec l’implacable et très suggestif rythme un peu métallique de l’orchestre. Mais pour combien d’images banales, comme cette boule dorée censée représenter l’incandescence fascinante et la matérialité fuyante de l’Or originel ou cette sphère terrestre semée de rayons et affublée d’une échelle sur laquelle les dieux endormis se réveillent sur l’incantation de Fricka : le décorateur semble avoir recyclé la production des Troyens que la Fura del Baus avait proposé à Valence à l’automne dernier _ là où la compagnie catalane avait réussi à suggérer avec justesse et poésie la mélancolique nostalgie de la terre natale de la chanson d’Hylas, le dispositif scénique, pourtant judicieux, de Gunther Krämer accuse un conceptualisme hélas un peu trop marqué. Et pourquoi Fafner reste-t-il sur l’avant-scène à accumuler et à compter son or alors que Donner a frappé depuis longtemps le tonnerre pour qu’après une averse rafraîchissant l’air moite les dieux oubliant les contraintes du monde gravissent sereins l’illusion du Walhall, dédaigneux des Filles du Rhin pleurant la magie innocente de leur Or perdu ? Et ce royaume des dieux devait-il être transfiguré en Germania si ce n’est par anticipation du salut de l’humanité qui ne pourra venir que par le crépuscule des idéologies fascinées par la pureté originelle de la race et son obstinée reconquête, sourde aux réalités du monde ? Le travail du metteur en scène allemand ne manque pas d’intérêt mais sacrifie trop la magie et la richesse du discours musical à une réflexion conceptuelle tour à tour juste et simpliste.
Le plateau vocal en revanche est d’une homogénéité remarquable. Ayant déjà à son actif de nombreuses incarnations de Wotan, Falk Struckmann montre son métier éprouvé, sa voix solide et son timbre riche avec l’endurance des vrais wagnériens. Sophie Koch chante sa première Fricka avec beaucoup de souplesse et met en valeur la féminité blessée de l’épouse d’un mari volage. Peter Sidhom est un grand Alberich, très nuancé. Non seulement, sa voix de « diseur » est impeccable, mais il sait varier les postures du personnage avec beaucoup d’intelligence : Alberich n’est pas réduit à la caricature que l’on nous inflige parfois et Peter Sidhom chante les deux scènes de malédiction, de l’amour et de l’anneau, avec une violence pleine de rancune face à un monde qui le condamne pour sa laideur et sa petitesse et qui est d’une justesse psychologique surprenante. Qin Lin Zhang reprend Erda qu’elle avait déjà chanté au Châtelet il y a quatre ans et traverse la scène d’une manière impériale. La voix d’alto est impressionnante de tenue et de moelleux, le timbre à la fois sombre et brillant. Les deux géants sont chantés avec beaucoup plus d’humanité et de subtilité que ce que l’on a coutume d’entendre, Ian Paterson est un Fasolt dont la voix de baryton lumineuse exprime l’amour puis le regret face à une Freia qui lui reste inaccessible et se différencie clairement de la voix de basse profonde de Günther Groissböck qui incarne un Fafner insensible. Loge est tenu par un Kim Begley très à l’aise dans ce rôle de clown manipulateur, dont la voix haute de ténor ne peut être que celle de la fourberie. Mime est chanté avec conviction par Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, Samuel Youn est un Donner honnête tandis que le Froh de Marcel Reijans est un peu léger et la Freia de Ann Petersen est jeune mais un peu acide. Les trois filles de Rhin sont bien caractérisées par Caroline Stein, Woglinde, Daniela Sindram, Wellgunde, et Nicole Piccolomini, Flosshilde.
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