Festival d’Aix-en-Provence 2010 : Académie de Musique et Concerts
Concert Mare Nostrum Cathédrale Saint-Sauveur 14 juillet 2010
Avec Jordi Savall lire d’archet, vielle, rebab et direction musicale, Montserrat Figueras chant et cithare, Lior Elmaleh chant, Ensemble Hespèrion XXI
Il était vingt heures et la foule patientait devant les portes de la cathédrale Saint-Sauveur d’Aix-en-Provence pour prendre place dans la nef et écouter le concert que Jordi Savall allait y donner avec son ensemble Hespèrion XXI et Montserrat Figueras : chacun attendit son tour pour être autorisé à entrer dans un lieu qui allait être pour une fois plus recueilli que touristique. Le programme était composé d’un tercet et de quatre quatrains de pièces instrumentales et de chansons chrétiennes, sépharades, ottomanes et arabo-andalouses des quatre coins de notre mer, la Méditerranée, qui fut jusqu’au quinzième siècle le foyer où les civilisations occidentales et moyen-orientales se rencontraient et échangeaient. Et les musiques se suivirent tandis que nos oreilles se croyaient à Alger alors que les accords venaient de Smyrne ou à Alexandrie quand nous étions en Castille : les instruments et les mélodies se succédaient dans une parenté spirituelle retrouvée. Les chansons évoquaient les malheurs de l’amour, filial ou charnel, et l’on entendit des libertés mélancoliques que la rigidité des mœurs a par la suite étouffées. Jordi Savall prit la parole avant le dernier quatrain de chansons pour nous préciser qu’elles étaient toutes issues de la même mélodie qui avait été transmise de ports en âmes, comme ces encens qui se transmutent en esprit divin : et les mêmes harmonies chantèrent successivement l’adoration amoureuse, religieuse et le dépit du coeur, montrant alors la grande richesse des échanges spirituels que permettait la musique au Moyen-Age. Ces pages simples et imagées nous firent voyager sous les cieux les plus divers éclairés par la même lumière de l’esprit, de la tolérance et de l’amour. On fut touché par la concentration des instrumentistes, leur foi, comme par celle de Montserrat Figueras et de Lior Elmaleh, et nos habitudes qui nous rendent si dédaigneux des imperfections techniques s’inclinèrent devant le sentiment « de communier, par enchantement, avec une humanité réconciliée » (Amin Maalouf).
Concert des révélations de l’ADAMI Théâtre du jeu de Paume 13 juillet 2010
Avec Olivia Deray soprano, Clémentine Margaine mezzo-soprano, Julien Behr ténor, Alexandre Duhamel baryton, Saténik Khourdoïan violon, Aurélienne Brauner violoncelle, Florent Charpentier clarinette, Paloma Kouider piano, Sophie Teulon pianiste accompagnatrice.
C’est dans la salle intime du Théâtre du Jeu de Paume que se tenait le récital des révélations ADAMI de l’année 2010. L’association artistique met en avance chaque année huit jeunes solistes instrumentistes ou chanteurs lyriques dont elle a repéré les talents. Le programme commençait avec l’Introduction, thème et variations en si bémol majeur pour clarinette et orchestre de Rossini : le clarinettiste Florent Charpentier caractérisa bien les moments introvertis et montra une belle vivacité dans les variations. La soprano Olivia Deray interpréta l’air de Gilda dans Rigoletto de Verdi, Caro nome, et le duo de Pamina et Papageno dans la Flûte Enchantée de Mozart avec le baryton Alexandre Duhamel : ce sont là deux voix très typées, une soprano à la voix légère et un peu serrée, et un baryton à la voix bien en chair et en gouaille. Paloma Kouider joua la Première Ballade de Chopin : cela sonnait un peu maniéré au début avant que les élans de la musique ne libèrent l’intelligence retenue et la fougue de la jeune interprète. Julien Behr chanta l’air du Comte Ecco ridente il cielo du Barbier de Séville de Rossini avant de capter le public avec l’émouvant Kouda, Kouda de Lensky au second acte d’Eugène Onéguine de Tchaïkovsky. Saténik Khourdoïan montra sa virtuosité très applaudie dans le Rondo Capriccioso pour violon et orchestre en la mineur de Saint-Saëns avant le savoureux air de Sanchez Riez, allez, riez du Don Quichotte de Massenet par Alexandre Duhamel. La mezzo Clémentine Margaine déploya son talent de comédienne dans l’air de Dorabella Smanie implacabili de Cosi fan tutte de Mozart, et la rondeur idiomatique de sa voix dans la Séguedille de la Carmen de Bizet après l’interprétation sensible de l’Adagio et allegro en la bémol majeur pour violoncelle et piano de Schumann par Aurélienne Brauner. Les deux vois féminines se rejoignirent dans le duo des fleurs de Lakmé de Delibes avant que tous se retrouvent pour le finale de la Vie Parisienne d’Offenbach, instrumentistes compris lors d’un bis au rythme des applaudissements d’un public content de ce récital de fin d’après-midi.
Masterclasses de l’Académie européenne de musique
Il nous fut donné d’assister à quatre masterclasses à l’amphithéâtre Maynier d’Oppède. Le 6 juillet, Piot Moss, compositeur d’origine polonaise, décortiqua son quatuor avec voix avec le quatuor Ardeo et la mezzo canadienne Andrea Hill qui serait joué lors du concert du lendemain, et nous fit entrer un peu dans son atelier de composition : il nous donna une lecture des poèmes chantés, nous indiqua les intentions qu’il y trouvait et qu’il voulait transcrire dans sa musique. Tout en nous rappelant les pages célèbres dont on pouvait entendre ça et là les réminiscences, il nous montra comment il superpose des procédés de la musique romantique pour aboutir à des harmonies plus « modernes » : on ne fait jamais mieux du nouveau qu’avec de l’ancien, et c’est loin des dogmes que le Piotr Moss cherche simplement à trouver l’expression avec des notes. Deux jours plus tard, le 8 juillet, on se retrouvait dans la cour de l’hôtel pour une masterclasse de chant avec le pianiste Helmut Deutsch, qui accompagne les plus grands chanteurs dans les récitals. Ce fut d’abord un lied de Schubert sur lequel travailla le ténor belge Gijs van der Linden : le pianiste autrichien expliqua les nuances de diction et d’intention qu’il fallait donner pour exprimer le sentiment amoureux qui affleurait dans le texte. Puis Andrea Hill chanta Ich bin der Welt abhanden gekommen , tiré des Rückert Lieder de Mahler, et de même, la mezzo reprit le travail du mot et du sens pour parfaire sa sensibilité musicale, et l’on fût plongé dans des nuances auxquelles nous ne portons souvent qu’une attention d’auditeur et non d’interprète. Le 13 juillet, le violoniste David Alberman fit travailler le sens des attaques, les nuance de forte et d’expressivité dans le Quatersatz de Schubert et le troisième quatuor de Jonathan Harvey, nous faisant découvrir une écriture faite de bribes mélodiques qui se répondent et créent une texture harmonique originale et lisible. Le 14 juillet, Roland Hayrabedian _ qui avait dirigé Un retour d’Oscar Strannoy _ fit travailler une série de pièces vocales de Mark André, en présence du compositeur, à un quatuor composé de deux sopranos et deux mezzos : le sens des amorces, le dialogue des textures de ces chants sans paroles et nous fit entrer dans ces pages originales dans lesquelles le compositeur nous révéla avoir utilisé les procédés des deux premiers préludes pour piano de Chopin. Il nous fut montré que la musique vocale n’est pas seulement la servante fidèle du théâtre tel que le voulurent les camerate fiorentine, créant l’opéra sur le modèle de la tragédie grecque, mais est aussi un travail original sur la matière vocale, renouant ainsi avec les polyphonies de la Renaissance et continuant le travail d’un Ligeti dans ses Athmosphères ou d’un Berio dans ses Sequenze : parole et musique sont les deux pôles inséparables de l’histoire comme de la modernité éternelles de l’art lyrique et la création d’Oscar Strannoy et les pages de Mark André incarnent à leur manière leurs préférences respectives pour ce ciel du théâtre lyrique et ce firmament de la voix. On décerna à la fin de la masterclasse le prix des Amis du Festival 2010 à la canadienne Andrea Hill.