Les noces de Figaro, Mozart, Opéra Bastille, 9 novembre 2010
Avec Ludovic Tézier Il conte di Almaviva, Barbara Frittoli La contessa di Altmaviva, Ekaterina Siurina Susanna, Luca Pisaroni Figaro, Karine Deshayes Cherubino, Ann Muray Marcellina, Robert Llyod Bartolo, Robin Leggate Don Basilio, Antoine Normand Don Curzio, Christian Tréguier Antonio, Maria Virginia Savastano Barbarina, Philippe Jordan direction musicale, Giorgio Strehler mise en scène.
Finies les polémiques outragées à Garnier devant la parodie de Mozart par Marthaler, les Noces de Strehler sont de retour sur la scène de Bastille pour satisfaire le besoin de nostalgie du plus grand nombre. Le palais Napoléon III aurait sans doute été l’amphitryon de circonstance pour cette réhabilitation, mais nombreux auraient été laissés-pour-compte de ce Grand Retour, privés de billets ou de visibilité convenable. C’est que Bastille est une scène populaire, même si les tarifs pratiqués le sont moins – mais dira-t-on personne ne rechigne à glisser plusieurs billets jaunes ou verts pour applaudir quelque star à paillettes. Les « traîtres » - c’est ainsi que le maître italien appelait ses assistants autorisés – se sont attelés à la remontée du Purgatoire de cette mythique production des Noces de Figaro, vieille de trente-sept ans. La réalité a-t-elle dépassé la légende ?
Les costumes et les lumières ont été restaurés avec soin ; chaque acte baigne dans une nuance particulière d’écru solaire et l’on devine les discrètes modulations d’éclairage dans le déroulement de l’intrigue. La direction d’acteurs n’est pas inexistante non plus, et l’on sera gré à Humbert Camerlo et Marise Flach d’avoir livré aux chanteurs un bagage scénographique compréhensible. Pourtant l’animation de plateau ne parvient pas à hausser ces belles momies emperruquées au statut de personnages vivants et plein de sapidité. Le troisième acte est à cet égard éloquent. La perspective de portes-fenêtres d’une longue galerie s’évanouit dans les largeurs et les hauteurs de la Bastille. Les intrigues des uns et les coups de théâtre des autres se dispersent passablement dans un décor qui exprime surtout sa fonction ornementale. Le quatrième acte, avec ses teintes bleutés qui auront inspiré sans doute la production de Martinoty, de trente ans sa cadette, ne manque pourtant pas d’atouts. Mais il semble que les morts sont parfois fatigués d’être ressuscités.
Le plateau vocal est loin de démériter. Ludovic Tézier semble même gagner en aisance sur scène. L’assurance de baryton français fait sentir à merveille l’arrogance de ce comte Almaviva pressé garder son pouvoir et ses prérogatives, avec une plénitude vocale à laquelle il ne manque pas un soupçon de rugosité. La comtesse d’Almaviva est interprétée par Barbara Frittoli. Si l’on oublie un vibrato un peu trop audible, la largeur du soprano lui permet de tenir le souffle et les legati. Mais on peut regretter une intonation un peu trop vocalique, qui favoriserait avec raison le couler de la ligne si ce n’était au prix d’un léger manque de mordant. Rosine est habillé amplement comme pour une Desdémone, mais on pourrait la préférer plus corsetée, et un peu plus mozartienne, ce que l’on ne saurait reprocher à Ekaterina Siurina. Sa Susanna toute enjouée et frémissante parvient sans peine à exister. Luca Pisaroni ne manque pas de présence. L’allure un peu pataude qu’on lui a connue au Théâtre des Champs Elysées semble avoir disparu – grâce à Bastille ? L’expression est véloce et pleine d’esprit. Le barbier n’a pas perdu sa verve. On aimerait cependant que le baryton-basse italien s’abstienne ici et là de se grimer en Luca le funeste. Mais on ne boudera pas notre plaisir face à du théâtre vivant, fût-il parfois aux confins du burlesque. Ann Muray, au timbre lifté, est tout à fait crédible en Marcellina. Robert Llyod évite tout à fait de cynomorphoser Bartolo. Karine Deshayes a ses fans, satisfaits même quand le mezzo-soprano français malaxe la ligne de son premier air. Le second, « Voi che sapete », lui permet de se rattraper avec un mezza-voce fort aidé par la délicatesse de la direction de Philippe Jordan. On ne peut reprocher au chef suisse de ne pas connaître le sens de la nuance entre forte et piano, même si on peut se demander si toute cette sensibilité ne serait pas parfois un peu binaire. Il n’y a chez lui aucune vulgarité et son goût pour la transparence ne saurait déplaire. Cela nous réserve de belles textures. Mais tout cela ne parvient pas à faire sortir la production de son musée pourrait-on soupirer – pas trop fort, on ferait voler la poussière, et peut-être un peu plus de ces images embaumées.