mercredi 29 décembre 2010

Mathis der Maler Hindemith Opéra Bastille 22 novembre 2010

Mathis der Maler Hindemith Opéra Bastille 22 novembre 2010
Avec Mathias Goerne Mathis, Scott Mac Allister Albrecht von Brandenburg, Thorsten Grümbel Lorenz von Pommersfelden, Wolfgang Ablinger-Sperrhacke Wolgang Capito, Gregory Reinhart Riedinger, Michael Weinius Hans Schwalb, Antoine Garcin Truchsess von Waldburg, Eric Huchet Sylvester von Schaumberg, Melanie Diener Ursula, Martina Welschenbach Regina, Nadine Weissmann Die Gräfin von Helfenstein, Vincent Delhoume Der Pfeifer des Grafen, Christoph Eschenbach direction musicale, Olivier Py mise en scène.
Quelques saisons après avoir présenté Cardillac, l’Opéra National de Paris propose Mathis der Maler. Hindemith a composé cet opéra en sept tableaux à la fin des années trente tandis que les sombres orages du nazisme s’étalaient sur l’Europe. Matthias Grünewald est la figure autour de laquelle tourne l’opéra. L’auteur de retable d’Issenheim, triptyque extraordinaire d’un contemporain de Dürer, vécut une période sombre et agitée, qui n’est pas sans évoquer celle dans laquelle Hindemith était immergé.
Le livret du compositeur présente les conflits de l’artiste avec les tensions politiques de son temps et le progrès de son ascèse artistique. Les dimensions de la partition tiennent de la fresque, et fait songer à Guerre et Paix de Prokofiev, ou encore à Saint-François d’Assise de Messiaen, en tant que portrait musical aux intonations mystiques. Les couleurs néoclassiques et la modalité distante s’affranchissent de toute précaution expressionniste dès l’ouverture. Il faut goûter ces saveurs au palais un rien agressif aux oreilles. L’œuvre recèle des trésors comme ce gigantesque sixième tableau au recueillement et à l’ampleur synthétique. Le septième et dernier décrit de manière émouvante l’ultime dépouillement de l’artiste. Par contraste les scènes politiques des quatrième et cinquième tableaux s’avèrent bien bavardes. Le génie de l’ergotage et celui de l’harmonie sont rarement compatibles, et la lassitude qui séduit plus d’une fois le spectateur en est le témoin.
Le talent d’Olivier Py trouve dans cet opéra une proie idéale. La scène s’élabore et se dénude au gré de la progression dramatique et utilise de manière expressive un répertoire de décors limité. La reconstitution du Retable au premier tableau avec des figurants est très réussie et fonctionne comme l’Annonciation de la destination artistique du peintre. Les différents étages de la cathédrale aux structures dorées suggèrent la complexité et la multiplicité des compartiments sociaux et politiques. La manière dont chacun des décors se représentent tour à tour au sixième tableau, tandis que Mathis médite et fait le bilan de son existence, traduit visuellement la récapitulation mémorielle des thématiques dramaturgiques et des topographies qui ont défilé sur la scène.
La présente production était solidaire de la participation de Mathias Goerne. Le baryton allemand, Mercure zélé du répertoire du Lied, manifeste moins d’aisance sur les planches de la Bastille. L’émission concentrée fait merveille dans l’intimité du piano et du gramophone mais sonne rapidement contrainte quand il lui faut se déployer dans le vide et l’évènement pur du théâtre lyrique. On ne citera pas tous les protagonistes. On retiendra l’Albrecht von Brandenburg de Scott Mac Allister ou encore l’Ursula de Melanie Diener, à la perfection dramatique plus évidente – et applaudie à juste titre – que celle de la voix. Christoph Eschenbach dirige cette fresque d’une baguette convaincue.

Gala des 30 ans de l’AROP, Palais Garnier, 20 novembre 2010

 
Gala des 30 ans de l’AROP, Palais Garnier, 20 novembre 2010
On remonte l’avenue de l’Opéra, face au Palais Garnier illuminé d’or et de pourpre. Le tapis rouge est étalé sur le parvis cerné de berlines aux vitres fumées, la Garde Républicaine accueille les invités de marque, le grand escalier est décoré de palmeraies artificielles : pas de doute, l’Association pour le Rayonnement de l’Opéra de Paris célèbre son trentième anniversaire. Le spectateur se voit remettre un programme sur la couverture duquel s’entrelacent des motifs composés des lettres de l’AROP, tandis qu’il rejoint son fauteuil en compulsant hâtivement les pages blanches et dorées où le contenu de la soirée se donne déjà en spectacle.
Une première partie chorégraphique voit d’abord défiler le ballet de l’Opéra sur l’arrangement de la Marche Troyenne de Berlioz sous la baguette de Philippe Jordan. Des petits rats de l’Ecole de danse aux Etoiles, filles, demoiselles et dames, puis garçons et messieurs, s’offrent aux applaudissements du public, dans un rituel repris inlassablement à chaque grand moment de la maison, comme l’ouverture de la saison du ballet, depuis que Serge Lifar a laissé cet héritage à une compagnie qu’il a longtemps dirigée.
Dorothée Gilbert et Alessio Carbone – lequel remplace un Mathias Heyman souffrant – suivent fidèlement l’élégance du Pas de deux chorégraphié par Balanchine sur une musique de Tchaïkovski. Portée avec fermeté, l’étoile lance ses jambes avec quelque discret rubato. L’assistance applaudit ensuite la relève dans la Polonaise de Paquita (musique de Minkus) tandis que c’est un couple qui fit la légende de saisons remémorées qui se montre dans le Grand Pas – Agnès Letestu et José Martinez. Après avoir rempli les fauteuils de Bastille, le célèbre Boléro de Ravel réinventé par Maurice Béjart revient sous les ors Second Empire conduit par son officiant le plus remarquable du moment, Nicolas Le Riche. Main gauche main droite frappées de concert l’une contre l’autre, avant de se glisser telles des rapaces sur les nappes blanches de l’entracte, indifférentes à l’encombrement d’une flûte de gaz carbonique.
Le programme lyrique s’inaugure par une page rarement donnée sur les scènes : le duo des fleurs de Lakmé de Delibes. Inva Mula élabore une mélodie au moelleux lointain tandis que Karine Deshayes tisse un sage médium. Après la reprise à Bastille de la légende Strehler, Luca Pisaroni entonne un Non più andrai où se manifeste un sens des nuances à la musicalité plus pure que sur la scène des Noces de Figaro. La volonté de faire de l’animation théâtrale au point de la grimer parfois n’est plus là pour forcer la présence scénique. On est cependant surpris par des accès de timidité dans la projection dans un écrin pourtant plus favorable au lyrisme mozartien que les granits de la Bastille. Inva Mula revient pour l’air Mi chiamano Mimi, et montre nettement plus d’à-propos dans la partition de Puccini qu’elle a déjà incarnée sur scène la saison passée. Les efforts de la ligne semblent à l’unisson des contraintes du style. C’est ensuite un pur moment d’émotion avec la scène des Lettres de Werther dans le velours de Sophie Koch. L’intention dramatique est évidente et le chant très concentré, presque tendu dans l’imploration. Charlotte est bien là, Massenet aussi. En quelques notes ils apparaissent à nos oreilles, avec un naturel et une simplicité admirables. Piotr Bieczala, que l’on verra prochainement dans La Fiancée vendue de Smetana, montre une belle sensibilité dans l’adieu de Lenski à la vie : Kuda, kuda… , extrait du deuxième acte d’Eugène Onéguine de Tchaïkovski. On l’avait entendu sur bien des scènes et on l’attend sur celle de Paris. Barbara Frittoli étant souffrante, les souvenirs heureux de la Comtesse di Altmaviva ne seront point évoqués et c’est le désir de jeunesse de Faust dont nous sommes les témoins avec Gounod. Bieczala fait preuve d’une maîtrise salutaire de la partie musicale et de la partie linguistique face à un Luca Pisaroni assez élégant en Méphistophélès mais d’une noirceur un peu pâle. Natalie Dessay avait décliné la proposition de l’AROP pour chanter l’air de la Folie de Lucia di Lamermoor de Donizetti. On s’était alors tourné vers Edita Gruberova. Hélas, le soprano slovaque ne put fouler les planches de Garnier et c’est alors que le soprano français accepta de remplacer son aînée au pied levé. C’est un agréable étonnement de voir sur scène l’harmonica de verre qui donne sa couleur outre-tombale à cette page, après avoir tant suivi des oreilles ce partenaire noyé dans la fosse. La bête de scène qu’est la française semble ce soir un peu fatiguée. L’auditeur est comblé par les aigus mais il faut attendre un peu avant que la braise dramatique ne dégèle.
Pour conclure, les solistes de l’Atelier lyrique se joignent à ceux qui les ont précédés ce soir pour une Serenade to Music de Ralph Vaughan Williams. Les lumières et la scénographie de Giuseppe Frigeni, qui ont déployé au cours de cette seconde partie de soirée un discret panneau sombre comme support visuel, s’accorde avec la poésie délicate de cette partition sympathique où s’entendent çà et là la leçon d’orchestration de Berlioz. Les artistes s’égaient dans le toast de la Traviata pour saluer un public en galons de soirée. Philippe Jordan, le directeur musical de l’Opéra de Paris, a alterné pour la première partie de soirée avec Marius Stieghorst – lequel a eu la baguette dans Paquita et le Pas de deux de Balanchine. L’assistance repue s’en va alors parfois cotillonner sous les dorures des Foyers, et d’aucuns quittèrent le Temple peu avant les prémices d’une aube pluvieuse.

jeudi 2 décembre 2010

Orchestre Philharmonique de Radio France, Salle Pleyel, 19 novembre 2010

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Lemieux - Orchestre National de France, Théâtre des Champs Elysées, 18 novembre 2010

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Katia Kabanova, Janacek, Théâtre de la Monnaie, Bruxelles, 12 novembre 2010

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Otello, Rossini, Théâtre des Champs Elysées, 11 novembre 2010


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Soirées de remise des prix de l’AROP pour la saison 2009-2010, novembre 2010

Soirées de remise des prix de l’AROP pour la saison 2009-2010, novembre 2010
Soirée de remise du prix lyrique, 4 novembre 2010, Grand Hôtel
Chaque année, l’AROP – Association pour le Rayonnement de l’Opéra de Paris – décerne à deux membres de l’Atelier lyrique un prix, suivant le choix du public des membres de l’organisation. Les lauréats pour la saison qui vient de se terminer sont Alisa Kolosova – que l’on a pu apprécier dans le rôle d’Olga dans la reprise d’Eugène Onéguine en septembre dernier – et Stanislas Barbeyrac.
La soirée de remise des prix est l’occasion d’entendre ceux-ci ainsi que les nouveaux solistes au cours d’un récital. La configuration ovoïde du Salon Opéra avec ses multiples miroirs éblouissent les regards de lustres et de brillances repus, tandis que l’oreille doit se contenter de satisfactions plus précaires. L’acoustique ne semble pas être la convive de l’évènement.
Alisa Kolosova a interprété l’air de Giuditta Parto inerme, e non pavento extrait de la Betulia liberata de Mozart, suivie par le Tamino de Samuel de Barbeyrac, Wie stark ist nicht dein Zauberton. Le ténor français ne manque pas d’accointance avec le répertoire mozartien, avec sa maîtrise saluée. Parmi les nouveaux arrivants, Florian Sempey montre de belles qualités dans l’air de Sir Riccardo Forth Ah ! Per sempre io ti perdei des Puritains de Bellini – on avait déjà pu applaudir en septembre dernier le baryton libournais en Moralès dans la Carmen bordelaise. Marianne Crebassa propose le fameux Connais-tu le pays de Mignon d’Ambroise Thomas. Cyrille Dubois semble être suivi d’admiratrices et d’admirateurs, interprétant une scène de Gerald dans Lakmé de Delibes – Prendre le dessin…Fantaisie aux divins mensonges. C’est ensuite au tour de la Magda de Chenxing Yuan – Chi il bel sogno di Doretta extrait de La Rondine de Puccini. La beauté idiomatique de la page ne saurait laisser indifférent. Stanislas de Barbeyrac revient avec l’air de Don José, La fleur que tu m’avais jetée, chanté avec une affectation excessive. Alisa Kolosova ferme le bal avec un air de Lioubacha de La Fiancée du tsar de Rimski-Korsakov. La page, très émouvante, en grande partie a cappella, met en valeur la rondeur de la voix et la sensibilité du mezzo-soprano.
Soirée de remise du prix de la danse, 8 novembre 2010, Palais Garnier
C’est une coutume qui ne saurait souffrir d’exception, le prix AROP de la danse est décerné chaque année dans le Grand Foyer de la maison du ballet de l’Opéra National de Paris à deux éléments prometteurs remarqués lors de la saison précédente. Cette année, les lauréats sont Charline Giezendanner et Marc Moreau. Signatures, bulles et sustentations digestives composent comme à l’accoutumée la suite gastrologique de l’évènement.

jeudi 11 novembre 2010

Les noces de Figaro, Mozart, Opéra Bastille, 9 novembre 2010

Les noces de Figaro, Mozart, Opéra Bastille, 9 novembre 2010
Avec Ludovic Tézier Il conte di Almaviva, Barbara Frittoli La contessa di Altmaviva, Ekaterina Siurina Susanna, Luca Pisaroni Figaro, Karine Deshayes Cherubino, Ann Muray Marcellina, Robert Llyod Bartolo, Robin Leggate Don Basilio, Antoine Normand Don Curzio, Christian Tréguier Antonio, Maria Virginia Savastano Barbarina, Philippe Jordan direction musicale, Giorgio Strehler mise en scène.
Finies les polémiques outragées à Garnier devant la parodie de Mozart par Marthaler, les Noces de Strehler sont de retour sur la scène de Bastille pour satisfaire le besoin de nostalgie du plus grand nombre. Le palais Napoléon III aurait sans doute été l’amphitryon de circonstance pour cette réhabilitation, mais nombreux auraient été laissés-pour-compte de ce Grand Retour, privés de billets ou de visibilité convenable. C’est que Bastille est une scène populaire, même si les tarifs pratiqués le sont moins – mais dira-t-on personne ne rechigne à glisser plusieurs billets jaunes ou verts pour applaudir quelque star à paillettes. Les « traîtres »  - c’est ainsi que le maître italien appelait ses assistants autorisés – se sont attelés à la remontée du Purgatoire de cette mythique production des Noces de Figaro, vieille de trente-sept ans. La réalité a-t-elle dépassé la légende ?
Les costumes et les lumières ont été restaurés avec soin ; chaque acte baigne dans une nuance particulière d’écru solaire et l’on devine les discrètes modulations d’éclairage dans le déroulement de l’intrigue. La direction d’acteurs n’est pas inexistante non plus, et l’on sera gré à Humbert Camerlo et Marise Flach d’avoir livré aux chanteurs un bagage scénographique compréhensible. Pourtant l’animation de plateau ne parvient pas à hausser ces belles momies emperruquées au statut de personnages vivants et plein de sapidité. Le troisième acte est à cet égard éloquent. La perspective de portes-fenêtres d’une longue galerie s’évanouit dans les largeurs et les hauteurs de la Bastille. Les intrigues des uns et les coups de théâtre des autres se dispersent passablement dans un décor qui exprime surtout sa fonction ornementale. Le quatrième acte, avec ses teintes bleutés qui auront inspiré sans doute la production de Martinoty, de trente ans sa cadette, ne manque pourtant pas d’atouts. Mais il semble que les morts sont parfois fatigués d’être ressuscités.
Le plateau vocal est loin de démériter. Ludovic Tézier semble même gagner en aisance sur scène. L’assurance de baryton français fait sentir à merveille l’arrogance de ce comte Almaviva pressé garder son pouvoir et ses prérogatives, avec une plénitude vocale à laquelle il ne manque pas un soupçon de rugosité. La comtesse d’Almaviva est interprétée par Barbara Frittoli. Si l’on oublie un vibrato un peu trop audible, la largeur du soprano lui permet de tenir le souffle et les legati. Mais on peut regretter une intonation un peu trop vocalique, qui favoriserait avec raison le couler de la ligne si ce n’était au prix d’un léger manque de mordant. Rosine est habillé amplement comme pour une Desdémone, mais on pourrait la préférer plus corsetée, et un peu plus mozartienne, ce que l’on ne saurait reprocher à Ekaterina Siurina. Sa Susanna toute enjouée et frémissante parvient sans peine à exister. Luca Pisaroni ne manque pas de présence. L’allure un peu pataude qu’on lui a connue au Théâtre des Champs Elysées semble avoir disparu – grâce à Bastille ? L’expression est véloce et pleine d’esprit. Le barbier n’a pas perdu sa verve. On aimerait cependant que le baryton-basse italien s’abstienne ici et là de se grimer en Luca le funeste. Mais on ne boudera pas notre plaisir face à du théâtre vivant, fût-il parfois aux confins du burlesque. Ann Muray, au timbre lifté, est tout à fait crédible en Marcellina. Robert Llyod évite tout à fait de cynomorphoser Bartolo. Karine Deshayes a ses fans, satisfaits même quand le mezzo-soprano français malaxe la ligne de son premier air. Le second, « Voi che sapete », lui permet de se rattraper avec un mezza-voce fort aidé par la délicatesse de la direction de Philippe Jordan. On ne peut reprocher au chef suisse de ne pas connaître le sens de la nuance entre forte et piano, même si on peut se demander si toute cette sensibilité ne serait pas parfois un peu binaire. Il n’y a chez lui aucune vulgarité et son goût pour la transparence ne saurait déplaire. Cela nous réserve de belles textures. Mais tout cela ne parvient pas à faire sortir la production de son musée pourrait-on soupirer – pas trop fort, on ferait voler la poussière, et peut-être un peu plus de ces images embaumées.

Anne-Sofie von Otter, Auditorium, Dijon, 6 novembre 2010

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Orlando, Haendel, Théâtre des Champs Elysées, 3 novembre 2010

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Le Poème Harmonique, Eglise Saint-Sever, Rouen, 28 octobre 2010

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mercredi 3 novembre 2010

Tremplin - Cursus 2 Ircam, Centre Pompidou, Paris, 23 octobre 2010

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Orchestre de l'Opéra de Rouen, Théâtre des Arts, Rouen, 22 octobre 2010

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Transcription pour piano à quatre mains, Goethe Institut Paris, 19 octobre 2010

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Musique de chambre française, Pleyel, 17 octobre 2010

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Trio Arte, Dijon, 16 octobre 2010

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Le Triptyque, Puccini, Opéra Bastille, 14 octobre 2010

Le Triptyque, Puccini, Opéra Bastille, 14 octobre 2010
Avec Juan Pons Michele, Sylvie Valayre Giorgetta, Marco Berti Luigi, Tamar Iveri Suor Angelica, Luciana d’Intino La Zia Principessa, Juan Pons Gianni Schicchi, Ekaterina Syurina Lauretta, Saimir Pirgu Rinuccio, Philippe Jordan direction musicale, Luca Ronconi mise en scène.
Les trois opéras du Trittico de Puccini ne sont données que rarement dans une seule soirée, et il a fallu faire venir la production du Teatro alla scala pour que l’œuvre revînt sur la scène de l’Opéra national de Paris. Il y avait bien eu Gianni Schicchi avec l’Heure Espagnole au Palais Garnier en mars 2003, dans une mise en scène très savoureuse de Laurent Pelly. Mais aucun des deux autres volets n’avaient bercé les yeux et les oreilles des mélomanes parisiens depuis nombre d’années. 
Le travail de Luca Ronconi n’est pas sans qualités. C’est un décor envahi à chaque fois par un élément unique qui résume le lieu de l’intrigue : une péniche amarrée dans Il Tabarro, une sœur renversée sur le ventre dans Suor Angelica, et une chambre à coucher tapissée de rouge dans Gianni Schicchi. Dans chacun des trois actes, une ouverture troglodytique, au fond à droite, est comme une espérance pour les amants clandestins du bord de Seine, l’assomption d’un blasphème pour la fille-mère orpheline de son fils, la liberté de Lauretta et Rinuccio. C’est la représentation de l’ailleurs rêvé dans chaque opéra du maître de Lucca. On avait le souvenir d’une immobilité moins prégnante. Le dispositif scénographique ne pèche pas, mais la direction d’acteurs, simplifiée, limite l’expressivité théâtrale, et ce de manière sensible dans la fantaisie comique inspirée de Dante.
Le plateau vocal offre des satisfactions diverses. Dans Il Tabarro, Juan Pons est un Michele émouvant et un peu sombre. Son épouse légitime est tenue par une Sylvie Valayre plus attentive à l’impact dramatique qu’à la justesse vocale. La texture n’a plus une densité irréprochable, et l’expressivité ne rachète pas entièrement des couleurs incertaines. Marco Berti est un amant au chant vigoureux et à la vaillance indéniable. Il y a peut-être plus de puissance que d’élégance, mais cela est consonnant avec la psychologie assez sommaire du personnage et l’univers des manœuvres de la péniche n’est pas sans brutalité. Suor Angelica expose particulièrement l’héroïne éponyme, chantée par Tamar Iveri. La partition est respectée mais le timbre manque de rondeur. L’émotion et la lacrymalité sont un peu crispées. On est émus mais non bouleversés. Luciana d’Intino fait montre d’un métier incontestable en Zia Principessa. Tout est crédible sans être irréprochable. La voix de poitrine est puissante mais peut-être un peu trop sollicitée. Juan Pons fait preuve de truculence dans Gianni Schicchi, à défaut d’être absolument convaincant en imitation de vieillard grabataire. Trop de grimaces, trop de burlesque démasquent prématurément la supercherie, et  font perdre le sel de la mystification. Ekaterina Syurina est une Lauretta limpide, tandis que le Rinuccio de Saimir Pirgu se taille un beau succès avec sa voix brillante, juvénile et solaire.
Le directeur musical de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris propose un Puccini atypique. Dès le prélude du Tabarro, les couleurs sont impressionnistes. On entend, on voit, on sent presque le gris de la pénombre humide des chemins de halage. La clarté de la lecture de Philippe Jordan met en évidence une modernité que l’on avait tendance à refuser au compositeur de Tosca. Cette attention à la limpidité des textures orchestrales éclaire également Suor Angelica d’une manière inattendue. Les accents mélodramatiques sont contenus au profit d’une luminosité diaphane et émouvante. Cette transparence rigoureuse dessert en revanche la verve de Gianni Schicchi. La cure de rajeunissement raidit l’humour de Puccini, et on ne retrouve plus la souplesse et la bonhommie idiomatiques de cette bouffonnerie gentiment irrévérencieuse.

Rise and fall of the city of Mahagonny, Teatro real, Madrid, 8 octobre 2010

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lundi 11 octobre 2010

La Bohème, Théâtre du Capitole, Toulouse, 6 octobre 2010

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L’Italienne à Alger, Rossini, Palais Garnier, 30 septembre 2010

L’Italienne à Alger, Rossini, Palais Garnier, 30 septembre 2010
Avec Vivica Genaux Isabella, Lawrence Brownlee Lindoro, Alessandro Corbelli Taddeo, Marco Vinco Mustafà, Jaël Azzaretti Elvira, Cornelia Oncioiu Zulma, Riccardo Novaro Haly, Maurizio Benini direction musicale, Andrei Serban mise en scène.
Après six années d’absence, le dramma giocoso l’Italienne à Alger en deux actes composés selon la facilité et le succès du jeune Rossini revient sur les planches du Palais Garnier. Le bel canto du maître de Pesaro est servi ce soir plateau talentueux et équilibré. La belle Isabella vient du froid : c’est la compatriote brune de Sarah Palin, Vivica Genaux. Le timbre aux couleurs sombres convient tout à fait au caractère du personnage, et le mezzo américain manifeste une musicalité et un sens de l’ornementation sensibles. Il convient cependant de ne pas avoir le mal de mer, et éviter de regarder la sismicité de ses lèvres ne suffit pas pour oublier un vibrato houleux et déséquilibrant. Son Lindoro est la nouvelle coqueluche des Rossiniens, Lawrence Brownlee _ il sauva l’Armide du Met du naufrage. La vaillance du timbre, la clarté de la voix et la sûreté de la technique lui valent un succès mérité. Habitué du rôle, Alessandro Corbelli réalise une performance comique et musicale sans faille en Taddeo. Mustafà est la jeune basse Marco Vinco. C’est un Papatacci séduisant mais un peu immature. La pâte manque d’un peu de grain et de saveur _ d’un peu « d’âge » _ , et la réalisation musicale reste un peu trop sage. Elvira et Zulma sont bien caractérisées ; la première par le filet un rien acide de Jaël Azzaretti, la seconde par la voix rustaude de Cornelia Oncioiu. Riccardo Novaro campe un Haly bien dans le ton.
L’autre satisfaction de la soirée _ la plus incontestable sans doute _ vient de la fosse. Maurizio Benini y officie en accordant une attention toute chambriste aux timbres et aux couleurs des différents pupitres, et particulièrement des bois. Cela insuffle une jeunesse à l’orchestre et rend justice à la spontanéité de la partition du jeune compositeur. On peut regretter ça et là des attaques imparfaites et une sécheresse discrète. Mais le chef italien doit être salué pour son sens des textures, la variété des intonations, et son souci d’éviter de nous livrer le Rossini puccinisé auquel nos oreilles sont hélas trop souvent habituées. Alors oui, c’est divertissant, ce n’est pas bouleversant, et cela ne sonne pas « grand » _ entendez symphonique. Mais qui a dit que l’orchestre rossinien devait être obèse et d’un sentimentalisme dégoulinant ?
Six ans après, la production d’Andrei Serban laisse une impression d’étrangeté. A-t-on sollicité l’accord du metteur en scène pour les drapeaux italiens et les clichés appuyés et anachroniques ? Que vient faire l’identité péninsulaire dans cette farce ? Ce n’est pas la première fois que les dramaturges se trompent de porte _ souvenons-nous du Lindoro balle au pied dans le Barbier de Séville. On avait gardé le souvenir d’une bouffonnerie colorée, on a eu ce soir un spectacle qui mélange le burlesque et le minimalisme d’une manière peu heureuse, comme si à coup d’austérité, on avait voulu faire moderne.

Carmen, Grand Théâtre de Bordeaux, 24 septembre 2010

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Die Fliegende Holländer, Wagner, Opéra Bastille, 21 septembre 2010

Die Fliegende Holländer, Wagner, Opéra Bastille, 21 septembre 2010
Avec Matti Salminen Daland, James Morris Der Holländer, Adrianne Pieczoncka Senta, Klaus Florian Vogt Erik, Marie-Ange Todorovitch Mary, Bernard Richter Der Steuermann, Peter Schneider direction musicale, Willy Decker mise en scène.
Après sept ans d’absence sur la scène de l’Opéra Bastille, le premier grand opéra de Wagner revient dans la production de Willy Decker. On connaît le goût du régisseur pour une dialectique scénographique claire, et le présent spectacle ne fait pas exception. Le plateau s’ouvre sur un espace triangulaire flanqué d’une porte et d’une ouverture, côté cour et côté jardin, que l’on aurait pu trouver dans tel concept de Christof Loy. Les couleurs répondent aux attentes du livret, avec le pavillon rouge du vaisseau fantôme, et la polarisation de l’espace scénique imprime une dynamique efficace. La reprise a en outre bénéficié d’une réalisation attentive, par Alejandro Stadler, et la direction d’acteurs est plutôt pertinente. On retiendra la scène des femmes tissant comme autour d’une table imaginaire, symbole de leur ralliement à une certaine identité d’épouses de marin, toujours dans l’attente de leurs maris, attente toujours défaite et refaite à la manière de la tapisserie de Pénélope, ou encore Senta se substituant à Mary pour chanter la ballade à ses amies. Et on ne peut oublier la scène finale, où le Hollandais part en fermant derrière lui la porte de l’espérance avant que Senta, à l’avant de la scène, ne se sacrifie d’un poignard pour être fidèle jusqu’à la mort, laissant la musique exprimer par l’invisibilité scénique l’inaccessibilité de cette rédemption dans le monde ordinaire et précipitant ainsi une parenté avec Lohengrin.
La distribution vocale et ses inégalités laissent un souvenir convaincant. Matti Salminen n’a pas l’italianité un peu exotique qui plaît parfois en Daland, et qui lui donne ce caractère bon vivant et matérialiste qui l’oppose au Hollandais errant. C’est une voix solide, un peu rugueuse, avec une ligne et une justesse parfois un peu raides au premier acte. Face à lui, l’instrument vieillissant de James Morris réussit assez honorablement à surmonter la grisaille des ans qui se succèdent. Si la couleur n’est pas toujours orthodoxe, il campe d’une manière remarquable le personnage amer du damné des mers. Adrianne Pieczonka apparaît tout à fait à l’aise dans le rôle de Senta, et l’illumine de la wagnérité éprouvée de sa tessiture lyrico-dramatique. La texture et le sentiment sont justes, et la technique de loin la plus pure du plateau. Mary est chantée par Marie-Ange Todorovitch avec un sens de la caractérisation accompli et un appui sur la poitrine un peu stéréotypé. Klaus Florian Vogt reste fidèle à son succès sur la scène de Bayreuth et livre un Erik à la voix claire et bien projetée. Bernard Richter assure une prestation vivante en timonier.
Peter Schneider est un chef d’orchestre et un wagnérien accomplis. Il conduit l’orchestre de l’Opéra national de Paris avec souplesse et fermeté. Si la mise en place de l’ouverture pâtit d’une certaine rigidité et de quelques approximations, la couleur des bois et la vigueur des cuivres et des cordes montrent rapidement leur maîtrise de l’idiome wagnérien. Le chef sait éclairer les parentés et les similitudes thématiques de la partition avec Tannhäuser, et en fait ressortir les couleurs méridionales au milieu des brumes maritimes. On sent le génie de Wagner qui, tout en reconnaissant sa dette envers Beethoven et Weber, en relit le style et les tournures d’une manière unique et originale. On peut regretter parfois une excessive confiance de la fosse envers les décibels, qui donne aux scènes de forte tension dramatique un éclat à la limite d’une certaine vulgarité. Mais le sens du style revient rapidement nous rassurer. Les chœurs sous la conduite de Patrick Marie Aubert font preuve d’une relative clarté de diction louable.

Eugène Onéguine, Opéra Bastille, 17 septembre 2010

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Correction du 29 décembre 2010

Suite à des difficultés d'accès de la chronique, voici une version de celle parue sur anaclase. Il est possible que la version publiée sur le site présente de minimes différences.

Deux saisons après avoir invité la production de Tcherniakov venue du Bolchoï sous les ors du Palais Garnier, l’Opéra national de Paris redonne à la Bastille celle qui fait partie de son répertoire, due à Willy Decker, et qui fut étrennée en novembre 1995. Ce faisant, nous quittons le néo-réalisme de la nouvelle scène russe pour retrouver une abstraction scénographique où les décors de Wolfgang Gussmann servent d’écrin à l’expression de la vérité intérieure des personnages, et renouons avec la modestie des moyens théâtraux demandée par Tchaïkovski pour la présentation de ces scènes lyriques. Dans une volonté de clarification dramaturgique, la régie a placé l’entracte après le premier tableau du second acte, au moment où la crise se noue et amorce la chute d’Onéguine. Le cadre de l’intrigue passe ainsi des couleurs ensoleillées du printemps des espérances de l’amour et de l’été de la retraite campagnarde aux gris du brouillard automnal de l’aurore d’un duel et aux noirs de la mélancolie et de l’hiver d’une soirée aristocratique. Cette lisibilité élémentaire donne une cohérence à l’argument de l’opéra que la composition en trois actes et sept tableaux rendrait moins évidente à un public toussoteux.

On avait préparé une distribution attractive pour cette reprise et Ludovic Tézier faisait ses premiers pas en Onéguine sur la scène de Bastille, après avoir endossé la redingote d’Eugène sur les planches du Capitole de Toulouse [lire notre chronique du 11 avril 2003]. Le costume gris perle et le pardessus blanc dont il est affublé à la campagne n’aide pas le baryton français à sortir de sa réserve. Il faut attendre la scène avec Tatiana, au troisième tableau, pour que le moelleux et l’assurance de la voix deviennent reconnaissables et fassent exister le personnage. Flatté par le costume sombre pour la soirée chez Grémine, Ludovic Tézier délivre un aveu de mélancolie et de regrets avec une retenue et une élégance qui contrastent avec l’expressivité un peu brouillonne du prince de Gleb Nikolski, ce dernier emportant malgré tout l’adhésion d’un public ravi par la pâte large d’une basse applaudie par les parterres d’Europe et d’Amérique.

Olga Guryakova revêt les robes et les rêves de Tatiana sur cette scène sept ans après le précédent essayage. La voix a mûri et s’est considérablement élargie. La fraîcheur émouvante que l’on avait applaudie s’est un peu diluée et l’incarnation de la fille Larina ne sait pas trouver les marques susceptibles de nous émouvoir autant qu’il est permis d’espérer. Sa sœur, Olga, incarnée par Alisa Kolosova, voix de mezzo ronde et bien caractérisée, fait une apparition estimable. Son amant, Lenski, est mis en valeur par Joseph Kaiser, qui n’en n’est pas à son premier poète. Le timbre est riche d’harmoniques dont le ténor sait utiliser le nuancier expressif. L’impact émotionnel de l’engagement dramatique devrait être plus important - avec une direction d’acteurs plus précise, par exemple. Nadine Denize campe une Madame Larina convaincante, même si la texture vocale n’est plus parfaite, et Nona Javakhidze une Filipievna crédible. Jean-Paul Fouchécourt donne une leçon de français au milieu de la fête russe.

Vassili Petrenko livre une lecture attentive aux couleurs de la partition et fait chanter les soli de violoncelle ou de bois avec un lyrisme délicat. La mise en place de l’orchestre est d’une belle transparence et fait regretter un refus de la nervosité qui rend certains tutti un peu placides, négligeant la tension idiomatique de l’opéra du compositeur russe, dans ce frémissement de l’attente et de la mélancolie nostalgique.

samedi 18 septembre 2010

Yvonne, princesse de Bourgogne, Philippe Boesmans (2009) Théâtre de la Monnaie, Bruxelles, 12 septembre 2010

Yvonne, princesse de Bourgogne, Philippe Boesmans (2009) Théâtre de la Monnaie, Bruxelles, 12 septembre 2010
Avec Dörte Lyssewski Yvonne, Paul Gay Le Roi Ignace, Mireille Delunsch La Reine Marguerite, Marcel Reijans Le Prince Philippe, Werner Van Mechelen Le Chambellan, Hannah Esther Minutillo Isabelle, Jason Bridges Cyrille, Jean-Luc Ballestra Cyprien, Guillaume Antoine Innocent, Patrick Davin direction musicale, Luc Bondy mise en scène.
Lorsqu’il a un billet pour un spectacle lyrique, l’amateur d’opéra s’attend généralement à assister à de grands drames où les émotions sont amplifiées par la musique pour qu’il soit bouleversé par l’excès de malheur et de souffrance des protagonistes. Il va pleurer sur le destin tragique de Cio-Cio-San, être touché par la vertu d’Alceste ou être frappé par la violence inhumaine d’Elektra. Ou bien, il va se laisser emporter par les harmonies enchanteresses de Haendel, la pyrotechnie de Rossini, ou l’humour franc des Noces de Figaro. Ou encore, il va éprouver le fabuleux ennui d’une musique atonale ou sérielle et remonter au-delà de son mutisme esthétique pour croire trouver les signes impossibles d’une expression des sentiments. Le cinquième opéra de Philippe Boesmans, Yvonne, princesse de Bourgogne, sur un livret de Luc Bondy, d’après la pièce éponyme de Gombrowicz, déçoit les espérances habituelles du spectateur d’opéra.
L’argument est à vrai dire à rebours des conventions de ce qui se donne sur les scènes lyriques, en mettant en scène des personnages pas assez consistants pour devenir des héros, mais suffisamment caractérisés pour nous déranger : le prince Philippe veut épouser une fille laide, Yvonne, pour ne pas céder aux conventions qui exigent qu’un homme jeune, beau et riche, se marie avec une femme jeune et belle, à défaut d’être riche. Cette mauvaise blague va concentrer l’attention de la cour sur Yvonne, monstre autiste dans un monde d’étiquettes et de convenances. Cette étrangeté exaspère les personnages qui tentent en vain d’apporter des explications logiques à son comportement incongru. Tous vont s’unir contre Yvonne pour en faire une victime émissaire, et par sa mise à mort au cours d’un banquet de perches à la crème, briser le prisme amplifiant leurs imperfections et leurs inconséquences.
La partition de Boesmans reste fidèle à l’esprit de la pièce de Gombrowicz, à son expression des sentiments retenue juste avant le point d’incandescence du pathos. La musique nous fait sentir d’une manière admirable les tensions qui affleurent dans le sens des convenances. Les harmonies se déforment pour exprimer le sens du tact et les non-dits et suggèrent cette vigilance à ne jamais laisser la violence exploser en dehors du cadre du bon ton. Le comique comme les sentiments ne sont jamais exprimés de manière franche.
Philippe Boesmans semble ne pas choisir entre atonalisme et tonalité, comme si le point d’équilibre de la partition se situait justement entre les deux, et que l’un fonctionnait comme miroir de l’autre. Le numéro de la reine au quatrième acte, « Souplesse », est un exemple de ce jeu entre mondes tonal et atonal : l’air commence par une mélodie ample et sereine en mode majeur, qui module vers le mineur puis s’égare dans l’atonalité, comme la reine s’égare dans ses pensées et ses obsessions, avant de revenir à la mélodie initiale fidèle aux codes de l’harmonie classique, alors que la reine retrouve la certitude du bon ton, à la fin de son numéro en peignoir sous les feux de la rampe.
C’est un des nombreux signes du regard humoristique sur l’histoire de la musique qui se manifeste tout au long de l’opéra. Le chambellan est par exemple un stéréotype de rôle secondaire de serviteur que l’opéra français du dix-neuvième siècle distribue à des voix de basse, et son personnage s’exprime presque uniquement par des formules mélodiques caractéristiques. Le discours musical présente un tissu d’allusions et de clins d’œil, qui donnent au spectateur une singulière impression de familiarité, et si certaines citations sont identifiables, comme le thème du feu à la fin de l’incantation de Loge dans la Walkyrie, lorsque Yvonne ouvre la bouche pour la première fois au second acte, suggérant un parallèle comique qui souligne le dérisoire de l’oracle de la princesse, ce sont souvent des pastiches, des formules typiques qui sont parodiées, comme la musique de cour baroque au troisième acte lorsque le prince Philippe avoue que « lui non plus il n’aime pas »Yvonne.
L’unité de la partition est également assurée par les ostinati caractéristiques de la manière de Boesmans, ou encore par une caractérisation précise des personnages, à la manière de la gamme descendante de cinq notes jouées détachées qui annonce l’arrivée d’Yvonne comme de l’une des sept plaies de Bourgogne.
La scène finale, refusant l’emphase d’une catharsis théâtrale, peut laisser sur sa faim le spectateur avide de paroxysmes. L’absence de bavure émotionnelle est au contraire parfaitement cohérente avec l’esprit de l’intrigue : en déjouant les conventions habituelles de l’opéra, Philippe Boesmans pousse l’expression des apparences dans ses dernières conséquences musicales.
La reprise par Kathrin Hiller du travail scénographique de Luc Bondy est soignée. Les aspects qui tiraient le propos vers la farce ont été gommés : la gigantesque perche à la crème qui faisait le fatal délice d’Yvonne au banquet final, est réduite à une pantomime de l’étouffement de la princesse dans l’immense linceul de la nappe du repas. Les costumes de Milena Canonero individualisent très bien les personnages par leurs ridicules idiomatiques, comme ce roi Ignace en survêtement aux paillettes et couleurs fluorescentes de la dernière vulgarité ou la reine corsetée de tailleur violet et de tact. Les décors de Richard Peduzzi illustrent avec efficacité le voyeurisme dont fait l’objet l’intruse dans la cour des révérences.
Le plateau vocal est presque identique à celui de la création. On retrouve la reine de Mireille Delunsch, dont le rôle a été taillé à la mesure de sa voix. Elle sait reconnaître et mettre en valeur les décalages et les obstinations humoristiques de la partie que lui a confiée Philippe Boesmans. Paul Gay est un roi Ignace plein de gouaille et à la diction sans reproche. Le Chambellan de Werner Van Mechelen suit les intentions du compositeur et Hannah Esther Minutillo est une Isabelle bien caractérisée. Guillaume Antoine chante la laideur d’Innocent avec une voix projetée. Marcel Reijans reprend le rôle du prince Philippe créé par Yann Beuron : la voix est solide, un peu plus sombre et nasale que celle de son prédécesseur, et la technique, un peu trop vocalique, altère l’intelligibilité du texte. Le rôle parlé d’Yvonne est joué avec talent par Dörte Lyssewski.
Patrick Davin, à la tête de l’orchestre de la Monnaie, libère la sensualité de la partition et fait chanter les couleurs chatoyantes des bois. Il insuffle un parfum de liberté et de fantaisie sur le texte musical de Boesmans, et nous en fait découvrir d’autres facettes que la lecture plus concentrée donnée par le Klangforum Wien sous la houlette de Sylvain Cambreling. Et il n’est pas douteux que l’œuvre soit susceptible de recevoir d’autres interprétations, devenant un classique de l’art lyrique de ce début de siècle.

Hommage à Philippe Boesmans Théâtre de la Monnaie, 11 septembre 2010

Hommage à Philippe Boesmans Théâtre de la Monnaie, 11 septembre 2010
En parallèle à la création belge du dernier opéra de Philippe Boesmans, le Théâtre Royal de la Monnaie a eu l’initiative d’une journée de conférences et de concerts consacrés au compositeur.
Le matin, celui-ci échangea avec Gérard Condé, Claude Ledoux, compositeurs, et Patrick Davin, le chef d’orchestre qui assure les représentations d’Yvonne. Pour Boesmans, la question de la modernité ne se pose plus en termes d’avant-gardes, qui sont plutôt des modes, mais dans la possibilité de faire fausse route pour laisser les influences enrichir le travail  et l’inspiration du créateur. Ligeti disait : «  j’entends de la musique comme ça mais elle n’est pas bonne ». A rebours de l’esthétique de la pureté qui animait le sérialisme, le compositeur originaire de Tongres estime que la composition musicale travaille un matériau harmonique et mélodique qui n’est pas pur, qui ne peut être un système hors des corruptions du pathos, si la musique veut exprimer les sentiments, car les sentiments c’est la vie réelle. Le problème de la musique sérielle est qu’elle est d’une beauté incapable d’expression. On peut résumer la position de Boesmans en la qualifiant de modernité anti-radicale.
La seconde table ronde, au début de l’après-midi, réunit des compositeurs qui ont appris avec Philippe Boesmans : Fabrizio Cassel, Kris Defoort, Benoît Munier et Jean-Paul Dessy _ qui est chef d’orchestre. Mireille Delunsch, présente dans la salle, intervint pour parler de son travail sur Yvonne, et témoigna de son admiration pour la manière dont la musique reconstituait les parties de la pièce de Gombrowicz que le livret avait dû éliminer ou simplifier, permettant de retrouver sous une traduction musicale le sens des mots de l’écrivain polonais.
Il y eut quelques questions puis on assista à la projection d’un documentaire expérimental et doucement parodique réalisé sur Philippe Boesmans en 1972, suivi d’un autre consacré à l’opéra Wintermärchen, de 1999, et enfin de l’avant-dernier opéra du compositeur, Julie, dans la production de Luc Bondy.
L’ensemble Musiques Nouvelles sous l                a baguette de Jean-Paul Dessy donnait le soir un concert consacré à ce que Boesmans appelle des « pièces de repos », composées entre les opéras.  Sur Mi est une pièce pour deux pianos, orgue électrique, crotale et tam-tam, écrite en 1974. Ornamented Zone, pour piano, clarinette, alto et violoncelle, écrit vingt ans plus tard, développe l’idée d’ornementation, très présent dans la musique baroque. Le Sextuor à clavier, pour quintette à cordes et piano, écrit en 2006, utilise des motifs et des tournures que l’on retrouve développés dans Yvonne. Enfin, il y eut la création de Chambres d’à côté, pour ensemble instrumental. Il s’agit de six pièces courtes où l’on reconnaît la patte de Boesmans, la culture immense du compositeur, qui utilise ici des tournures janacéckiens, là des emprunts à Mahler ou au jazz. En dépit de leur brièveté, ce ne sont pas des pièces mineures, mais un cycle où couleurs et rythmes se répondent pour la plus grande jubilation des interprètes et des auditeurs.

vendredi 23 juillet 2010

Actualités du blog

Chers lecteurs,

Bienvenue sur ce blog consacré à la musique et plus particulièrement à l'art lyrique. Vous trouverez dans les pages publiées en juillet les compte-rendus des représentations du Festival d'Aix-en-Provence 2010 ; en juin est posté le compte-rendu de la conférence Opera Europa qui s'est tenue à Rotterdam du 28 au 30 mai 2010 et sous le menu déroulant de mai, vous pourrez accéder aux présentations de la saison 2010-2011 à l'Opéra de Paris, au Théâtre des Champs Elysées et à l'Opéra Comique.
Je vous souhaite une bonne lecture et vous invite à laisser vos commentaires.

Gilles Charlassier

Pygmalion Rameau Aix-en-Provence juillet 2010

Pygmalion de Rameau Grand-Théâtre de Provence Aix-en-Provence 15 juillet 2010

Avec Sophie Karthaüser Aricie/ l’Amour, Emmanuelle de Negri l’Amour, une Matelote, une Chasseresse, une Prêtresse/ la Statue, Karolina Blixt Phèdre/ Céphise, Ed Lyon un Suivant de l’Amour/ Pygmalion, William Christie direction musicale, Trisha Brown mise en scène, chorégraphie et scénographie.

Après avoir été présenté à Amsterdam en mai dans le cadre du Holland Festival et à Athènes en juin, le spectacle de Trisha Brown arrive sur les planches du festival d’Aix-en-Provence. L’acte de ballet Pygmalion était couplé avec une réduction de la première tragédie de Rameau, Hyppolite et Aricie, à ses scènes les plus dramatiques et à ses ballets les plus sapides.

Le rideau noir sur lequel sont tracées des esquisses de visages enlacés dans un face à face que l’on retrouvera dans les figures chorégraphiques tout au long du spectacle se lève tandis que sonnent les derniers accords de l’ouverture et une toile blanche éclairée en fond de scène voit évoluer des corps, en orange pour les femmes et en blanc pour les hommes, dont les bras et les jambes dialoguent, parfois par deux, parfois dans des groupes plus larges. L’alternance entre des fonds de scène d’une blanche clarté aux reflets délicatement bleutés pour les scènes de ballet et de divertissement et les avant-scènes noirs qui sont l’écrin de la tragédie de Phèdre, en somptueuse robe couleur lie-de-vin, comme son âme pleine de sang corrompu, rythme la progression du résumé d’Hyppolite et Aricie qui s’achève sur la déploration de la mort d’Hyppolite et la mort de Phèdre à la fin du quatrième acte, qui est la fin de l’intrigue, le cinquième acte étant d’un point de vue dramatique purement décoratif. Dans le Pygmalion, les pastels et les lumineuses clartés dominent dans une sérénité un peu répétitive et soutiennent les corps suspendus à des ficelles par les cintres comme des séraphins, dans des costumes aux couleurs discrètement moirées d’un minimalisme qui s’allie harmonieusement à la simplicité ornée de l’esthétique ramiste. Trisha Brown a évité le double écueil de l’illustration paresseuse et du concept scénique pour nous proposer un spectacle à la poésie légère où la pureté et la simplicité des mouvements chorégraphiques est comme la réalisation visuelle de la basse continue de la musique de Rameau.

L’ouverture d’Hyppolite et Aricie laissa quelques craintes quant à la vigueur des Arts Florissants et à l’adaptation du répertoire baroque à l’acoustique peu généreuse du Grand Théâtre de Provence ; la vélocité des cordes fit craindre un allègement des saveurs un peu trop appuyé. Mais l’apparition des danseurs et des chanteurs tourna la page de ces inquiétudes et le savoir-faire de William Christie dans la construction rythmique et dramatique de la musique du Dijonnais permit aux couleurs et à l’énergie des instrumentistes et des chœurs des Arts Florissants de s’épanouir pleinement tant dans les fragments de la tragédie lyrique que dans le joli acte de ballet Pygmalion. Il fut en cela secondé par une distribution très idiomatique. Emmanuelle de Negri caractérisa non sans espièglerie les quatre petits rôles d’Hyppolite et Aricie, l’Amour, une Matelote, une Chasseresse, une Prêtresse et celui de la Statue dans Pygmalion : elle fit preuve de grandes qualités de diction et sa voix très galbée, sa ligne très tenue s’alliaient à un sens de la couleur certain. Sophie Karthaüser chanta Aricie et l’Amour dans le ballet avec un sens du style indubitable. Karolina Blixt, mezzo à la voix sombre et aux intonations rauques fut une Phèdre dramatique et manifesta un sens du théâtre et une sensibilité à l’esthétique de Trisha Brown digne d’éloges, que son apparition dans Pygmalion en Céphise ne remit point en cause. Seul l’interprète du rôle éponyme du ballet, Ed Lyon_ un Suivant de l’Amour dans Hyppolite et Aricie_ , appelle des réserves : la déclamation n’est pas prise en défaut mais la voix comme la ligne ne sont pas d’une pureté exemplaires. Les danseurs sont ceux de la Trisha Brown Dance Company.



Alceste Gluck Aix-en-Provence 8, 10 et 13 juillet 2010

Alceste de Gluck Théâtre de l’Archevêché Aix-en-Provence 8, 10 et 13 juillet 2010

Avec Véronique Gens Alceste, Joseph Kaiser Admète, Andrew Schroeder le Grand Prêtre d’Apollon, Thomas Oliemans Hercule, Marianne Folkestad Jahren et Bo Kristian Jensen Deux enfants d’Admète et Alceste, Joao Fernandez le Coryphée, David Greco l’Oracle, Léa Pasquel Une jeune fille, Ivor Bolton direction musicale, Christof Loy mise en scène.

D’abord créée en italien en 1767 à Vienne, la tragédie lyrique Alceste a été réécrite par Gluck neuf ans plus tard en version française pour l’Académie royale de musique, deux ans après Iphigénie en Tauride. Alceste présente d’ailleurs des réminiscences de cette dernière, notamment dans les scènes chorales de déploration ou dans l’énergie de certains ensembles chorégraphiques.

L’intrigue est assez schématique : le roi Admète se meurt et suivant l’oracle d’Apollon interprété par son Grand Prêtre, seul le sacrifice d’une personne à la mort sauverait le souverain du trépas, et c’est son épouse Alceste qui se soumet à la rigueur de l’arrêt des dieux. Mais lorsqu’Admète apprend que c’est son épouse qui va mourir pour lui, il décide de l’accompagner sur les rives du Ténare. Apollon bénit alors l’amour des deux époux et les rend à la vie et à leur peuple.

Le concept scénique de Christof Loy part de la situation infantile dans laquelle est tenu le peuple par le Grand Prêtre, incapable d’agir, veule face aux arrêts du destin, et espérant tout de son roi, comme de son père. La scène s’ouvre sur un plateau divisé par deux portes de bois coulissantes qui laissent deviner l’alcôve des époux royaux et maintient le peuple dans l’antichambre : le décor suggère avec efficacité l’une des émotions cardinales de l’œuvre, l’attente. La scénographie progresse selon cette partition dialectique entre l’expression des affects à l’avant de la scène et ce qui s’y oppose comme étant de l’ordre du non-dit, de l’inconscient, ou de l’impuissance, caché derrière les portes ou maintenu derrière ce chambranle et crée une tension dramatique convaincante. Apollon est interprété par un des enfants en costumes et ce sont ces enfants, déguisés en puissances de l’enfer puis faisant tomber le masque d’effroi, qui jouent le rôle thaumaturgique qui libère les époux de la terreur des dieux, proposant ainsi un point de vue psychanalytique efficace sur le dénouement controversé du drame.

La direction d’acteurs met en valeur l’Alceste de Véronique Gens, épouse angoissée en robe à fleurs pastel, évoquant une institutrice des années cinquante. La mezzo française fait preuve d’une diction et d’un sens de l’intensité dramatique remarquables ; elle porte un soin particulier à la caractérisation des affects qui se succèdent parfois de manière agitée et témoigne d’une musicalité et d’un sens du style exemplaires. Sa voix un peu serrée lui donne cependant quelques soucis dans l’aigu où elle manque de souplesse et fait entendre des raideurs regrettables. Son époux Admète est incarné par Joseph Kaiser, ténor à la voix légère, dans la lignée du style français. Le timbre ne manque pas de séduction, l’interprétation porte l’empreinte d’une émotion et d’un engagement dramatiques louables mais le travail manque parfois un peu de propreté. Le Grand Prêtre d’Apollon est tenu par Andrew Schroeder : l’autorité du personnage est bien présente mais l’émission semble forcée et enchaîne la ligne vocale à un corsetage superflu. Hercule, oncle américain venu avec sa panoplie de jouets et de peluches pour divertir ses amis et qui met du temps à prendre la mesure de leur désarroi, est en revanche chanté de manière satisfaisante par Thomas Oliemans, un baryton à la voix claire. Les deux enfants, Marianne Folkestad Jahren et Bo Kristian Jensen, font preuve d’une technique un peu immature, tandis que Léa Pasquel fait une apparition honnête dans le rôle d’une jeune fille. La basse David Greco fait en revanche bonne impression dans le rôle de l’Oracle et Joao Fernandez est un Coryphée sans charme mais convaincant.

C’est une expérience un peu troublante d’entendre les Freiburger Barockorchester sonner d’une manière radicalement différente d’un soir à l’autre, de Mozart à Gluck. La direction d’Ivor Bolton privilégie des tempi plus amples, plus policés et laisse s’épanouir la solennité funèbre de la partition de Gluck. Les cordes sont vigoureuses, les attaques robustes et la texture de l’orchestre révèle les tons mates de l’harmonie gluckiste. Le souci de l’exhaustivité pénalise cependant la tension dramatique et l’on se prend à songer que la noblesse du sujet aurait pu économiser certaines reprises ou certains passages au second acte qui alanguissent la progression de l’intrigue et nous fait regretter que les pages les plus réussies doivent s’accommoder d’épisodes agréables mais énervés. Le chœur des English Voices dirigé par Tim Brown exhale le souffle de frayeur sacrée qui balaie l’opéra de Gluck.

Un retour Oscar Strannoy Aix-en-Provence 9 juillet 2010

Un retour d’Oscar Strannoy Grand Saint-Jean Aix-en-Provence 9 juillet 2010

Avec Job Tomé/Hugo Oliveira Nestor Fabris, Mariana Rewerski/Amaya Dominguez Marta, Roland Hayrabedian direction musicale, Thierry Thieû Niang mise en scène.

C’est dans le cadre magique du Grand Saint-Jean que le festival d’Aix-en-Provence et l’Académie européenne de musique ont décidé de donner la création du compositeur argentin Oscar Strannoy, Un retour, sur un livret inspiré par le roman éponyme d’Alberto Manguel. L’argument est simple : un homme revient trente années plus tard au pays qu’il avait abandonné au temps de la dictature pour assister au mariage du fils de la femme qu’il avait jadis aimée et se retrouvera condamné à attendre dans un no man’s land sans avoir pu obtenir le pardon de ceux qui furent ses proches.

Les six instrumentistes et les chanteurs arrivent par la porte du théâtre à ciel ouvert sur un rythme de percussions répétitif et prennent place sur le plateau : point de fosse pour cette opéra de chambre mais un espace scénique unique délimité côté jardin par le néon d’un hôtel et côté cour un mur de porte vitrées qui engloutiront Nestor Fabris dans l’espérance d’un présent rendu impossible par le retour dans le passé ; faute de l’insigne lui permettant de repartir des vestiges d’un régime qu’il a fui, le héros est condamné à accueillir les impétrants au royaume de la mémoire oubliée.

La partition du compositeur argentin s’ouvre sur une scène de foules en salles d’embarquement aéroportuaires : la superposition des annonces de destinations dans un tempo prestissimo, rappelant la musique de Ligeti, et la légèreté de la texture chorale traduisent avec une efficacité redoutable l’assourdissante ubiquité qui se dégage de ces lieux de nulle part censés être la porte d’entrée à notre rêve d’exotisme et qui pourraient tout aussi bien être celle de l’oubli et d’enfers sans retour. Dans l’excitation du voyage et du dépaysement, le temps se contracte jusqu’à n’avoir pas plus de signification qu’une succession de codes chiffrés comme ceux qui s’égrènent sur la paroi vitrée illuminée de bleu. Le temps se dilate à l’arrivée sur la terre d’un retour en quête de mémoire et la partition privilégie alors un tempo de marche hébétée scandé par les accords des deux pianos qui se répondent et se font l’écho de cette quête d’une réconciliation impossible avec une histoire qui n’a pas été vécue. Cette psalmodie est habillée d’un tressage envoûtant de percussions et de solos de trombones qui évoquent la sensualité angoissée d’un Miles Davis.

Le texte est chanté en français, langue du présent et celle du héros, en espagnol, celle des argentins et du passé, et en latin dans les chœurs qui relient l’intrigue au mythe de l’Enéide, participant ainsi à l’effacement des contours de la réalité et plongeant le personnage dans une mémoire sans histoire. La lassitude des rythmes exsangues est un peu la marque distinctive de la partition, même si elle est parfois communicative. Cette identité originale est remarquablement rehaussée par les lumières d’ Eric Soyer et le spectacle est en harmonie avec le chant des cigales en basse continue, la tombée de la nuit en toile de fond et le fumet des moissons en écho. Les instrumentistes et les chanteurs de l’Ensemble Musicatreize sont sous la conduite attentive de Roland Hayrabedian.

En première partie de soirée, nous étions invités à déambuler dans un parcours reliant une improvisation de la chorégraphe Michelle Noiret, la Primultime rencontre, où les entrelacs des bras autour du corps répondent au silence recueilli des sous-bois, et à l’air de Purcell, Music for a while chanté par Alfred Deller d’entre les morts par l’intermédiaire d’un enregistrement discographique, exhalant le soupir de la fugacité de l’instant ; une interprétation de pièces pour voix et théorbe de Monteverdi, Kasperger et Barbara Strozzi, chantant la peine d’amour et la consolation de la mort, et une lecture par Dominique Bluzet d’un très beau texte de Silvina Ocampo extrait du Rapport sur le Ciel et l’Enfer et d’un passage de l’Enéide de Virgile anticipant un écho que l’on trouvera en seconde partie dans l’opéra d’Oscar Strannoy, faisant de ces zakouskis une introduction herméneutique naturelle à l’œuvre du compositeur argentin et participant à l’atmosphère si particulière de cette soirée.





Don Giovanni Mozart Aix-en-Provence 7 juillet 2010

Don Giovanni de Mozart Théâtre de l’Archevêché Aix-en-Provence 7 juillet 2010

Avec Bo Skovhus Don Giovanni, Kyle Ketelsen Leporello, David Bizic Masetto, Colin Balzer Don Ottavio, Marlis Petersen Donna Anna, Kristine Opolais Donna Elvira, Kerstin Avemo Zerlina, Anatoli Kotscherga Il Commendatore, Louis Langrée direction musicale, Dmitri Tcherniakov mise en scène.

Une décennie après l’épure théâtrale de Peter Brook, le festival d’Aix-en-Provence présente une nouvelle production de Don Giovanni commandée à la nouvelle coqueluche des scènes européennes, le russe Dmitri Tcherniakov. L’opéra de Mozart quitte les planches pour être télétransporté dans la salle de séjour d’une famille bourgeoise, décor unique d’une sorte de soap opéra où les relations de seigneur à valet et de paysans à nobles sont devenus des liens familiaux, comme le rideau-générique qui cache la scène nous l’apprend pendant que chacun s’installe dans son fauteuil de bois exposé aux délicates brises intemporelles de Provence.

Dès l’ouverture, le metteur en scène prend à contrepied la convention opératique qui veut que celle-là soit jouée rideau baissé, et les accords dramatiques en ré mineur principiels s’accommodent d’un théâtre muet où déambulent personnages et décors qui le précède, comme dans une série télévisée, où le générique bien connu arrive après un plan qui dresse le décor du drame qui va se nouer dans l’épisode du jour. Puis le passage en ré majeur fait retomber la lourde toile noire et est utilisé pour une ellipse narrative, comme le message alphabétique en blanc nous l’indique, et comme cela sera le cas tout au long de l’opéra : les chutes de rideau renseignent le découpage temporel de l’intrigue. Si Tcherniakov utilise ce procédé avec talent, les épisodes se déroulant dans une temporalité qui devient de plus en plus resserrée et traduisant ainsi l’accélération du destin de Don Giovanni, jusqu’à sa précipitation dans les enfers, il a l’inconvénient d’introduire des coupures dans le discours musical et trahir son urgente fluidité pour transformer l’œuvre de Mozart en opéra à séquences : structurellement, l’opera buffa est ici présentée comme un opera seria.

La grande qualité du travail scénographique est cependant la direction d’acteurs, d’une grande précision. Le jeu théâtral est parfois en contradiction avec le texte _ le cadre dramatique choisi n’est pas toujours étranger à cela _, sans doute pour se rapprocher d’une vérité plus profonde que le musique exprimerait, mais les effets de décalage ainsi produit tiennent souvent le spectateur en haleine, même s’ils n’ont pas toujours de réponse herméneutique convaincante. La scène du combat entre le commandeur et Don Giovanni, qui veut se dégager d’une Donna Anna hystérique qui se jette aux pieds de son agresseur _ mais l’a –t-il réellement touchée ?_ est comique : l’affrontement est dérisoire, ici point de poings, juste des simulacres, et le vieux monsieur s’affale après avoir malencontreusement cogné la bibliothèque. L’entrée d’Elvira témoigne d’une belle compréhension de la structure de l’aria mozartien : dans la première partie, Don Giovanni défait le corsage de son épouse délaissée tandis qu’elle dévoile les tourments de son cœur, puis celle-ci remet son vêtement en ordre et à la reprise, Donna Elvira est habillée comme elle est apparue : ses sentiments troublés semblent recommencer sans fin, de même que l’air s’achève comme en boucle sur son thème initial. La caractérisation des personnages du mariage de Zerlina est bien réussie : Masetto est un nouveau riche machiste comme la Russie post-communiste sait nous en montrer et fait apparaître Don Giovanni comme un soviétique attardé, impuissant dans ce nouveau monde comme il semble l’être devenu avec les femmes. Après une baisse de tension notable au début du second acte où le côté introspectif de la scène du déguisement de Leporello est privilégié, la scène du souper ranime le sentiment de cohérence du travail du metteur en scène : le serviteur goûte à la chair terrestre _ les femmes _ tandis que don Giovanni s’adonne à l’ivresse de ceux qui ne peuvent plus tenir la route _ l’alcool. Puis toute la famille se réunit autour du Commandeur pour punir le malfaiteur, qui en guise d’enfers subit l’humiliation et la mise au ban, délivrant ainsi l’une des clefs de la lecture « naturaliste » de Tcherniakov du mythe de Don Giovanni.

L’autre qualité de cette interprétation est que, en dépit des libertés qu’elle prend, elle ne cherche pas à aveugler la partie musicale. Bien que favorisé par l’acoustique intimiste du Théâtre de l’Archevêché et appuyé par une direction musicale attentive, le plateau vocal laisse une impression mitigée. Le rôle-titre est tenu par un Bo Skovhus aux qualités théâtrales certaines, et fait vivre le personnage destitué de son aura physique voulu par la régie, mais la voix est peu lyrique et on a du mal à être envoûté par son timbre grisonnant. On a suivi l’avis de René Jacobs qui estimait que le rôle de Don Giovanni était plus parlé que chanté et le jeune Johannes Weisser avait distillé un ennui certain salle Pleyel il y a quatre ans : la poussière musicologique doit parfois s’accommoder des feux de la rampe. Kyle Ketelsen n’a aucun mal à lui voler la vedette : la voix de basse buffa est riche et bien colorée, et on finit par trouver remarquable une prestation honnête. Masetto est incarné par un David Bizic qui fait un peu le matamore : la voix est un peu grossie, l’émission un peu engorgée et cela altère la clarté de sa diction, qui est une qualité de cette distribution. Comme souvent, le rôle de Don Ottavio est laissé à la charité des ténors : Colin Balzer essaie parfois des nuances qui laissent deviner une certaine sensibilité musicale, mais le chant coincé dans les sinus finit par avoir raison de la beauté et de la justesse de la ligne dans le second air « Il mio tesoro intanto ». Le Commandeur est chanté par Anatoli Kotscherga avec une autorité plutôt crédible et amplifié outre-tombe avec modération. Le trio féminin ne donne pas davantage de satisfactions sans retenue. Marlis Petersen est une Anna hystérique et nymphomane à la voix un peu crispée, et dénuée de rondeur. Son premier air « Or sai che l’onore » convainc cependant par une musicalité expressive et le caractère dramatique du morceau fait un peu oublier l’âpreté du timbre. La soprano est en revanche clairement prise en défaut dans le « Non mi dir » : le manque de souplesse de la ligne la rend incapable de chanter les vocalises de la fin de l’air autrement qu’avec une agressivité mécanique. Kristine Opolais est une Donna Elvira sans lyrisme, qui s’intègre bien dans la vision de Tcherniakov, mais qui ne laisse pas de trace mnésique significative de son passage sur scène. Quant à la Zerlina de Kerstin Avemo, elle est dans le ton de cette distribution qui fait la part belle aux petites voix claires.

Dans ce souci de légèreté, le travail de Louis Langrée à la tête de l’orchestre des Freiburger Barockorchester est d’une grande qualité. On est frappé d’emblée par la battue vive du chef et le geste d’une implacable précision. Les couleurs de la partition sont éclairées avec beaucoup de fougue dans cette direction orchestrale très dynamique sans jamais être précipitée, mais on regrette ça et là une économie excessive de rubato et des saveurs un peu trop pastel pour avoir le temps d’être savourées. Mais cela est dans la cohérence d’une lecture de l’opéra de Mozart qui privilégie l’urgence du drame et l’impulsivité du Sturm und Drang. Les airs sont bien caractérisés, et si on peut regretter une verticalité trop appuyée dans le finale du premier acte, la scène du souper avec le commandeur est peut-être l’une des meilleures qu’il nous ait été donné d’entendre : la variété des tempi est époustouflante et sert une progression dramatique sans faille _ et le chœur des English Voices sous la houlette de Tim Brown a été un partenaire de choix.


Le Rossignol Strawinsky Aix-en-Provence 6 juillet 2010

Le Rossignol de Strawinsky et autres pièces Grand Théâtre de Provence Aix-en-Provence 6 juillet 2010

Avec Olga Peretyatko le Rossignol, Svetlana Shilova la Mort, Edgaras Montvidas le Pêcheur, Kazushi Ono direction musicale, Robert Lepage mise en scène.

Le travail scénique de Robert Lepage se présentait comme innovant, sinon révolutionnaire. L’orchestre est placé sur la scène, derrière les chanteurs et les marionnettistes, lesquels sont séparés du public par une piscine remplie d’eau. Seule une toile de fond sur lequel sont projetées les ombres sacrifie au dispositif scénique d’arrière-scène. Comme souvent dans de tels projets, le travail dramaturgique et théâtral a beaucoup plus d’intérêt que les intentions socio-politiques censées traduire sur la scène de l’opéra les mutations de la société d’aujourd’hui.

La première partie de la soirée s’ouvrait sur un ragtime du compositeur qui annonçait en lettres blanches, projetées sur l’écran en fond de scène, en russe et en traduction française les titres des oeuvres qui allaient se succéder au cours de la soirée, fonctionnant ainsi comme le générique du spectacle. De petites pièces se succédèrent, reliées entre elles par trois pièces pour clarinette seule, jouées avec beaucoup de verve par Jean-Michel Bertelli, créant de la sorte une sorte de fil dramaturgique : les quatre mélodies des Pribatouki, les Berceuses du chat, Deux poèmes de Constantin Balmont et Quatre chants paysans russes. Les trois premières, pour voix et instruments, se déploient en ombres chinoises projetées sur la toile d’arrière-scène : les figures que les marionnettistes élaborent sur le promontoire gauche de l’avant-scène émergent du néant et se dissolvent dans la blancheur de la page retrouvée et évoquent la fugacité du temps que la musique de Strawinski chante avec une grande économie de moyens. Les Quatre chants paysans russes pour chœur de femmes est la dernière résistance des acteurs sur le plateau droit de l’avant-scène. La présence théâtrale dans le Renard est concentrée sur l’espace au fond de la scène : les acrobates, dont les pieds restent visibles pour rappeler leur présence en tant que corps, incarnent les différents personnages de la fable, parabole sur les relations de domination et de flatterie, et captent l’attention sur les aventures de Mère Renard, mante religieuse qui veut plumer le coq fier de son règne sur un cheptel de maîtresses.

Après cette copieuse succession de mises en bouche, où les deux pôles de la mimésis d’abord répartis entre les avant-scènes et la toile d’ombres au fond se rejoignirent à l’arrière-scène dans le Renard, on fut plongé après l’entracte dans la délicate poésie du Rossignol, inspiré par le conte d’Andersen. Tout le théâtre a alors investi le devant de la scène et cette piscine dont la signification était restée un non-dit tout au long de la première partie du programme : le dispositif imaginé par Robert Lepage trouvait là son aboutissement chrono-spatial. Les chanteurs et les marionnettistes qui étaient deux corps distincts dans la première partie sont alors un seul _ celui des chanteurs _ comme s’ils avaient appris l’art des marionnettistes dans la première partie et qu’ils en reprenaient le flambeau dans le Rossignol : les chanteurs tiennent chacun dans leurs mains une marionnette qui est comme leur double sur la scène du théâtre de tissus chanté sur un théâtre de planches. La profusion de couleurs illustre magnifiquement l’opéra de Stawinski, et les reflets de l’eau dans la salle donnent une certaine magie à l’atmosphère de cette grand-messe de théâtre lyrique mais on ne retrouve plus l’émotion particulière que suscitaient la fragilité et la fugacité du théâtre d’ombres chinoises : l’image est devenue impératrice et l’on a oublié sa précarité originelle.

La richesse du procédé scénographique tend à faire de la musique un accompagnement dans la réalisation d’une telle conception théâtrale. Cela est sensible dans la succession de haïkus dans la première partie de soirée : chaque élément avait au moins autant d’importance comme élément de la dramaturgie du spectacle que comme œuvre considérée séparément. Ce n’est pourtant pas faute d’une réalisation musicale banale : tant les solistes que les instrumentistes ont su jouer le jeu de la caractérisation de chaque morceau.

Le conte lyrique de Strawinski a révélé la voix ample et très colorée de la soprano russe Olga Peretyatko. A rebours de l’habitude de distribuer le rôle-titre à une voix aigrelette de soprano colorature, le choix d’une voix riche magnifie le personnage : la maîtrise de la ligne, la musicalité délicate de la russe ont tiré des larmes à l’empereur de Chine _ Ilya Bannik, très honnête _ et ému les spectateurs, et ce fut là « [notre] plus belle récompense ». La mort était la contralto Svetlana Shilova, voix très slave dans son recours décomplexé mais efficace à la voix de poitrine et le Pêcheur de Edgaras Montvidas était d’une sensible expressivité. La direction musicale de Kazushi Ono à la tête de l’Orchestre de l’Opéra national de Lyon a su mettre en valeur la poésie mystérieuse et délicatement exotique de ce chant d’amour et de liberté. On peut regretter cependant que la scénographie grand public haute en couleurs fît un peu d’ombre à l’orfèvrerie orchestrale. Le chœur de l’Opéra de Lyon était sous la direction d’Alan Woodbridge.

Festival Aix-en-Provence 2010 : Académie de Musique et Concerts

Festival d’Aix-en-Provence 2010 : Académie de Musique et Concerts

Concert Mare Nostrum Cathédrale Saint-Sauveur 14 juillet 2010

Avec Jordi Savall lire d’archet, vielle, rebab et direction musicale, Montserrat Figueras chant et cithare, Lior Elmaleh chant, Ensemble Hespèrion XXI

Il était vingt heures et la foule patientait devant les portes de la cathédrale Saint-Sauveur d’Aix-en-Provence pour prendre place dans la nef et écouter le concert que Jordi Savall allait y donner avec son ensemble Hespèrion XXI et Montserrat Figueras : chacun attendit son tour pour être autorisé à entrer dans un lieu qui allait être pour une fois plus recueilli que touristique. Le programme était composé d’un tercet et de quatre quatrains de pièces instrumentales et de chansons chrétiennes, sépharades, ottomanes et arabo-andalouses des quatre coins de notre mer, la Méditerranée, qui fut jusqu’au quinzième siècle le foyer où les civilisations occidentales et moyen-orientales se rencontraient et échangeaient. Et les musiques se suivirent tandis que nos oreilles se croyaient à Alger alors que les accords venaient de Smyrne ou à Alexandrie quand nous étions en Castille : les instruments et les mélodies se succédaient dans une parenté spirituelle retrouvée. Les chansons évoquaient les malheurs de l’amour, filial ou charnel, et l’on entendit des libertés mélancoliques que la rigidité des mœurs a par la suite étouffées. Jordi Savall prit la parole avant le dernier quatrain de chansons pour nous préciser qu’elles étaient toutes issues de la même mélodie qui avait été transmise de ports en âmes, comme ces encens qui se transmutent en esprit divin : et les mêmes harmonies chantèrent successivement l’adoration amoureuse, religieuse et le dépit du coeur, montrant alors la grande richesse des échanges spirituels que permettait la musique au Moyen-Age. Ces pages simples et imagées nous firent voyager sous les cieux les plus divers éclairés par la même lumière de l’esprit, de la tolérance et de l’amour. On fut touché par la concentration des instrumentistes, leur foi, comme par celle de Montserrat Figueras et de Lior Elmaleh, et nos habitudes qui nous rendent si dédaigneux des imperfections techniques s’inclinèrent devant le sentiment « de communier, par enchantement, avec une humanité réconciliée » (Amin Maalouf).

Concert des révélations de l’ADAMI Théâtre du jeu de Paume 13 juillet 2010

Avec Olivia Deray soprano, Clémentine Margaine mezzo-soprano, Julien Behr ténor, Alexandre Duhamel baryton, Saténik Khourdoïan violon, Aurélienne Brauner violoncelle, Florent Charpentier clarinette, Paloma Kouider piano, Sophie Teulon pianiste accompagnatrice.

C’est dans la salle intime du Théâtre du Jeu de Paume que se tenait le récital des révélations ADAMI de l’année 2010. L’association artistique met en avance chaque année huit jeunes solistes instrumentistes ou chanteurs lyriques dont elle a repéré les talents. Le programme commençait avec l’Introduction, thème et variations en si bémol majeur pour clarinette et orchestre de Rossini : le clarinettiste Florent Charpentier caractérisa bien les moments introvertis et montra une belle vivacité dans les variations. La soprano Olivia Deray interpréta l’air de Gilda dans Rigoletto de Verdi, Caro nome, et le duo de Pamina et Papageno dans la Flûte Enchantée de Mozart avec le baryton Alexandre Duhamel : ce sont là deux voix très typées, une soprano à la voix légère et un peu serrée, et un baryton à la voix bien en chair et en gouaille. Paloma Kouider joua la Première Ballade de Chopin : cela sonnait un peu maniéré au début avant que les élans de la musique ne libèrent l’intelligence retenue et la fougue de la jeune interprète. Julien Behr chanta l’air du Comte Ecco ridente il cielo du Barbier de Séville de Rossini avant de capter le public avec l’émouvant Kouda, Kouda de Lensky au second acte d’Eugène Onéguine de Tchaïkovsky. Saténik Khourdoïan montra sa virtuosité très applaudie dans le Rondo Capriccioso pour violon et orchestre en la mineur de Saint-Saëns avant le savoureux air de Sanchez Riez, allez, riez du Don Quichotte de Massenet par Alexandre Duhamel. La mezzo Clémentine Margaine déploya son talent de comédienne dans l’air de Dorabella Smanie implacabili de Cosi fan tutte de Mozart, et la rondeur idiomatique de sa voix dans la Séguedille de la Carmen de Bizet après l’interprétation sensible de l’Adagio et allegro en la bémol majeur pour violoncelle et piano de Schumann par Aurélienne Brauner. Les deux vois féminines se rejoignirent dans le duo des fleurs de Lakmé de Delibes avant que tous se retrouvent pour le finale de la Vie Parisienne d’Offenbach, instrumentistes compris lors d’un bis au rythme des applaudissements d’un public content de ce récital de fin d’après-midi.

Masterclasses de l’Académie européenne de musique

Il nous fut donné d’assister à quatre masterclasses à l’amphithéâtre Maynier d’Oppède. Le 6 juillet, Piot Moss, compositeur d’origine polonaise, décortiqua son quatuor avec voix avec le quatuor Ardeo et la mezzo canadienne Andrea Hill qui serait joué lors du concert du lendemain, et nous fit entrer un peu dans son atelier de composition : il nous donna une lecture des poèmes chantés, nous indiqua les intentions qu’il y trouvait et qu’il voulait transcrire dans sa musique. Tout en nous rappelant les pages célèbres dont on pouvait entendre ça et là les réminiscences, il nous montra comment il superpose des procédés de la musique romantique pour aboutir à des harmonies plus « modernes » : on ne fait jamais mieux du nouveau qu’avec de l’ancien, et c’est loin des dogmes que le Piotr Moss cherche simplement à trouver l’expression avec des notes. Deux jours plus tard, le 8 juillet, on se retrouvait dans la cour de l’hôtel pour une masterclasse de chant avec le pianiste Helmut Deutsch, qui accompagne les plus grands chanteurs dans les récitals. Ce fut d’abord un lied de Schubert sur lequel travailla le ténor belge Gijs van der Linden : le pianiste autrichien expliqua les nuances de diction et d’intention qu’il fallait donner pour exprimer le sentiment amoureux qui affleurait dans le texte. Puis Andrea Hill chanta Ich bin der Welt abhanden gekommen , tiré des Rückert Lieder de Mahler, et de même, la mezzo reprit le travail du mot et du sens pour parfaire sa sensibilité musicale, et l’on fût plongé dans des nuances auxquelles nous ne portons souvent qu’une attention d’auditeur et non d’interprète. Le 13 juillet, le violoniste David Alberman fit travailler le sens des attaques, les nuance de forte et d’expressivité dans le Quatersatz de Schubert et le troisième quatuor de Jonathan Harvey, nous faisant découvrir une écriture faite de bribes mélodiques qui se répondent et créent une texture harmonique originale et lisible. Le 14 juillet, Roland Hayrabedian _ qui avait dirigé Un retour d’Oscar Strannoy _ fit travailler une série de pièces vocales de Mark André, en présence du compositeur, à un quatuor composé de deux sopranos et deux mezzos : le sens des amorces, le dialogue des textures de ces chants sans paroles et nous fit entrer dans ces pages originales dans lesquelles le compositeur nous révéla avoir utilisé les procédés des deux premiers préludes pour piano de Chopin. Il nous fut montré que la musique vocale n’est pas seulement la servante fidèle du théâtre tel que le voulurent les camerate fiorentine, créant l’opéra sur le modèle de la tragédie grecque, mais est aussi un travail original sur la matière vocale, renouant ainsi avec les polyphonies de la Renaissance et continuant le travail d’un Ligeti dans ses Athmosphères ou d’un Berio dans ses Sequenze : parole et musique sont les deux pôles inséparables de l’histoire comme de la modernité éternelles de l’art lyrique et la création d’Oscar Strannoy et les pages de Mark André incarnent à leur manière leurs préférences respectives pour ce ciel du théâtre lyrique et ce firmament de la voix. On décerna à la fin de la masterclasse le prix des Amis du Festival 2010 à la canadienne Andrea Hill.